INTRODUCTION

Pensées sur la peinture de Fritz Hagl

Fritz Hagl dans son atelier

40 ans de vie de peintre à l’Île d’Elbe m’ont fait trouver le sujet qui, élaboré jusqu’à ce jour dans ses nombreuses variations, représente ma peinture.

Après avoir construit ma maison, je me suis approprié, par des dessins devant la nature, le riche monde de formes de l’Elbe, en insistant sur les détails finement structurés.

Les plages représentaient un vrai trésor de combinaisons : il suffisait de les regarder, puis de les mettre dans l’ordre adéquat.

Pour moi le monde consistait en toute une série de détails contenant déjà la totalité.

Ce morceau de terre, entouré de mer, sur lequel désormais je vivais réellement, le rayon de mouvement limité, la vie retirée que je menais pendant les années soixante et soixante-dix dirigeaient mon attention sur la nature informe, qui était le matériel que j’intégrais de plus en plus dans mon travail.

Cette nature devint mon enseignant et, comme tel, je l’ai accueillie. J’étais prêt à recommencer à zéro.

Comme je voulais rester peintre, je ne l’ai pas installée matériellement dans mes tableaux, sous forme de minéraux ou de moulures organiques, mais sous forme d’empreinte, de base.

C’était une méthode progressive : à partir d’une forme initiale, continuer en peignant sur toute la superficie du tableau, comme en jouant, sans avoir une idée préétablie, mais avec la plus grande concentration. Ce processus très profitable me donnait assurance et confiance : je n’avais pas le moindre doute que ce soit la juste voie. Le résultat final m’intéressait peu. C’était le développement lui-même qui me fascinait tout entier, les suggestions qui se présentaient pendant que je peignais. Je pouvais les convertir immédiatement en faits picturaux, mais je ne me laissais plus impliquer par de grandes idées. Je découvris qu’en peignant, une quantité de suggestions affleurait en réponse à mes actes, et je procédais dans ce dialogue jusqu’à ce que le flux créatif s’interrompe et que je sente que, pour le moment, je devais laisser le tableau se reposer. Comme j’avais toujours à disposition plusieurs planches préparées, je pouvais continuer à peindre sur une autre, tirant profit du travail précédent, sans être forcé d’imaginer continuellement du nouveau.

Je m’habituais à travailler en même temps à plus d’un tableau. Cette méthode évite de s’appliquer trop longtemps à un seul tableau, chose qui, forçant à superposer diverses couches de peinture, produit une accumulation de situations picturales non résolues, comme s’il s’agissait du journal d’un peintre dont, à la fin, seule la couverture reste.

Je pourrais vous montrer une série de « paquets » antérieurs à la période elboise : ils se noient dans l’huile et n’ont plus ni transparence ni lumière. Je désire que mon journal soit un journal ouvert ; dans mon atelier il y a beaucoup de travaux que je définirais comme transitoires. Ils me semblaient déjà alors non résolus et, en tant que tels, je les ai laissés : dans leur sincérité ils émanent une constante force inspiratrice.

Comme j’applique à mes tableaux une main de vernis transparent, voilé comme une aquarelle, je donne une grande importance aux bases claires avec un fond à la détrempe. Cette technique fait beaucoup ressortir mes couleurs ; elles reçoivent leur lumière de la profondeur, et les couches de couleur de la surface, qui modèlent la forme, se dirigent optiquement vers l’avant-plan en émergeant du fond du tableau. Une espèce de perspective en couches vient ainsi de se créer ; si des tonalités chaudes et froides se côtoient, cela provoque un léger mouvement : le tableau semble se diriger vers qui le regarde. Avec le temps, je découvris de nouvelles possibilités dans l’agencement d’un tableau, en créant des couches chaotiques intermédiaires qui, pendant le travail, trouvaient progressivement leur ordre en se modelant : c’est ainsi que naissait, à partir d’une matière brute inspiratrice, ma forme picturale.

N’ayant que peu de contacts avec l’extérieur, ni expositions ni informations dans le champ artistique, je devais recourir exclusivement à moi-même et je tirais profit de tout moyen pour me stimuler à continuer sur ce chemin difficile sans glisser.

Au début, ce ne fut pas facile de trouver mon rythme personnel. Il n’y avait pas que la peinture : je devais m’occuper du potager, de l’entretien de la maison, et je devais découvrir quand je me sentais porté à l’une ou à l’autre activité.

Mes énergies se libéraient le matin, le moment idéal pour construire la maison, élaguer les arbres et piocher. Au début de l’après-midi, quand mes réserves physiques étaient un peu atténuées, ma sensibilité s’aiguisait pour des choses plus subtiles : c’était l’heure de la peinture.

Je savais par expérience que le matin, après l’interruption nocturne de l’activité, il était inutile d’aller dans l’atelier : mon impétuosité ne faisait pas de bien à mes tableaux. Ce n’est que l’après-midi que survenait un état contemplatif, très favorable à la peinture, me permettant de me rattacher avec facilité au travail précédent.

Je dois à ma nature libre et indépendante le privilège d’avoir pu organiser mon temps à mon gré.

Mes tableaux n’ont pas de titre : celui qui les observe peut trouver en toute liberté sa propre interprétation et apporter sa contribution au devenir du tableau ; de cette façon il participe activement à mon travail et lui assure une continuité de vie.

Traduit par : Nicole Hagl-Oor